Sandy Island (1): Bellevue, pieds dans l’eau…

Qu’il est difficile d’anticiper une crise sanitaire, de prendre les bonnes décisions au bon moment, sans excès de précaution ni excès de confiance. Cette nuit, lundi 29 octobre, les équipes de l’hôpital Bellevue, le plus vieil hôpital public des Etats-Unis, 725 lits, au sud de l’île de Manhattan en ont fait la pénible découverte. Retour sur expérience, grâce, notamment, aux récits rapportés par le New York Times, le 1er novembre (disponible en ligne, en anglais, sur abonnement).

Dès le début de la soirée de lundi, alors que les eaux envahissaient les rues du bas de Manhattan, les médecins et les infirmières du Bellevue Hospital Center commençaient un combat sans merci pour préserver la sécurité de leurs patients. A 21 heures, l’hôpital est passé sur groupes électrogènes. Une heure plus tard, le sous-sol était inondé. Branle-bas de combat pour déplacer les patients les plus critiques à proximité des groupes électrogènes de secours. Peu après minuit, on entend des cris dans les couloirs “les pompes du sous-sol ont cessé de fonctionner !” ; une chaîne s’est formée entre internes, infirmières et personnels de l’administration pour tenter de protéger les groupes électrogènes de la noyade, au sous-sol. Le mardi, les cages d’ascenseurs étaient inondées à leur tour, les 32 ascenseurs tous à l’arrêt. Des bouteilles d’oxygène ont alors été placées aux pieds des lits des patients qui pouvaient en avoir besoin. L’eau courante n’arrivait plus dans les services, des seaux étaient montés à pied pour faire fonctionner les chasses d’eau, l’acheminement des repas tournait au ralenti… Les premières évacuations sanitaires ont commencé dès le mardi matin pour les malades les plus urgents dans une noria d’ambulances, la Garde Nationale appelée en renfort. Mardi après-midi, l’ensemble de l’hôpital avait pu être évacué sans victimes à déplorer.

Cette évacuation de Bellevue réalisée en seulement quelques heures, certes en catastrophe – mais réussie in fine – n’a probablement été rendue possible que parce que l’hôpital avait mis en place un plan d’évacuation d’urgence à l’occasion de l’ouragan Irène qui avait touché New York, avec une moindre intensité, un an auparavant (à l’époque, le plan n’avait pas eu à être activé à Bellevue). Des récits ont été rapportés cependant, et montrent une expérience qui aurait pu virer au drame, tel ce patient récemment opéré d’un triple pontage coronarien obligé de descendre les 10 étages de son service à l’hôpital Bellevue avant d’attendre qu’une ambulance le redirige vers un autre hôpital engorgé de la ville. En aval, l’hôpital du Mont Sinaï par exemple, recevait aux urgences, cette nuit de mardi, de nombreux patients psychiatriques ne parlant que le Chinois, adressés par d’autres secteurs de la ville, et s’est vu engorgé par les transferts des traumatisés crâniens en provenance de Bellevue, qui arrivaient quasiment sans dossiers médicaux… Le Maïmonide Medical Center de Brooklyn qui devait quant à lui recevoir les nombreux patients des centres de dialyse privés alentours, a proposé une rotation plus rapide des dialyses, de deux heures au lieu de trois.

Trois hôpitaux de Manhattan comme celui de Bellevue ont eu à procéder à une évacuation massive de leurs patients au cours de l’ouragan Sandy. Seul deux des hôpitaux situés au sud de la 14ème rue, le New York Downtown Hospital et le Veterans Affairs New York Harbor Healthcare System  (situé juste au sud de Bellevue) avaient organisé l’évacuation avant que l’ouragan n’arrive.

Aujourd’hui, l’heure est au bilan, et donc aux questions : pourquoi l’ensemble des hôpitaux du sud de Manhattan n’avaient-ils pas tous prévu d’évacuer leurs patients avant l’ouragan (qui a été lui, largement anticipé) ? Ou au moins leurs patients les plus critiques ? Pourquoi les générateurs sont-ils tombés en panne, noyés sous les inondations ? Pourquoi les générateurs de secours n’ont-ils pas permis de palier ces dysfonctionnement et d’attendre au moins l’arrivée des secours ? Pourquoi les plans d’évacuation d’urgence n’avaient-ils jamais fait l’objet d’exercice de répétition grandeur nature ?

Certes, le responsable de la santé de New York, Thomas Farley, explique depuis, la décision qu’il a prise de ne pas avoir demandé l’évacuation de Bellevue (ni des hôpitaux de Coney Island et de NYU Langone qui se sont retrouvés également paralysés au moment de l’ouragan, puis évacués dans la précipitation comme le premier). Il précise que ces décisions avaient fait l’objet de concertation avec Nirav Shah, le directeur de la santé de l’Etat de New York. Selon Farley, l’expérience acquise l’année précédente lors de l’ouragan Irène avait montré que l’on faisait probablement prendre davantage de risques pour les patients en les évacuant à l’avance. Il souligne, qu’avec Sandy il n’y a eu aucune perte humaine, même s’il reconnaît qu’il faudra envisager de procéder différemment la prochaine fois : “nous allons certainement avoir à affronter davantage d’événements climatiques extrêmes dans l’avenir, et cela signifie qu’il nous faut repenser la vulnérabilité de notre système de soins“, a-t-il rapporté au New York Times.

L’une des premières leçons porte sur les générateurs et les pompes localisés dans des sous-sols inondables de ces vieux hôpitaux du sud de Manhattan. Ce point faible rend les infrastructures de secours hautement vulnérables. Or il n’est pas simple d’envisager leur transfert à des étages plus élevés, en raison principalement de leur poids qui nécessiterait des renforcements considérables des bâtiments. Une autre question qui se pose est de savoir combien de temps les générateurs de secours doivent-ils être censés pouvoir fonctionner ? Aujourd’hui ils sont conçus pour tenir 24 heures au maximum, alors qu’il semble qu’il faudrait les dimensionner pour une suppléance de plusieurs jours, au moins une semaine.

Il commence bien sûr à émerger des controverses, comme celle rapportée, sous couvert d’anonymat, au sein de la direction de l’hôpital Bellevue par le New York Times. Un peu, comme lors du naufrage du Concordia, il y aurait eu des conflits au sein même du management de l’établissement, certains préconisant l’évacuation dès la nuit de lundi à mardi, dès que l’on entendait l’eau ruisseler en cascade dans les cages d’ascenseur. On découvre aussi des récits stupéfiants, des scènes de cauchemar dans cette longue nuit, lorsque les télécommunications de l’hôpital ne fonctionnaient plus entre les étages, que les téléphones mobiles dysfonctionnaient aussi et que l’eau manquait pour que le personnel puisse seulement se laver les mains en passant d’un malade à l’autre. On commence à raconter comment les évacuations des malades se sont déroulées, lorsqu’il fallait les ventiler à la main (au ballon), en  les portant à dos d’hommes (et de femmes), sur 13 à 15 étages,  le long d’escaliers plongés dans la nuit…

Il a fallu attendre jusqu’au mardi matin pour se rendre compte que la situation n’était plus contrôlable et prendre la décision d’évacuation générale et complète. Jeudi prochain, le président réélu des Etats-Unis, Barack Obama, se rendra à New York pour réconforter les habitants d’une ville encore traumatisée.

“Que d’eau, que d’eau !”, avait simplement commenté, pour sa part le maréchal Mac Mahon, depuis Toulouse, en 1875, alors président de la république française, devant les dégâts provoqués par une crue de la Garonne …

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