Enseignement, recherche et réseaux sociaux

En janvier 2012, j’ai proposé pour la première fois à mes élèves de participer avec Twitter à mon cours d’épidémiologie. Il s’agit de cours magistraux dispensés dans notre grand amphithéâtre, rassemblant 192 élèves des filières de management des établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux. Je parsemais mon powerpoint de planches où je leur posais des questions précises (ex : “Quelles seront les trois principales causes de mortalité en Europe en 2030 ?“), je les laissais répondre et je commentais pendant quelques instants leurs tweets qui s’affichaient en temps-réel à côté de mon powerpoint sur le grand écran de l’amphi. Il arrivait, puisque rien n’était filtré, que des blagues apparaissaient dans mon dos alors que je continuais mon cours, ou bien que des personnes extérieures à l’amphi interviennent parfois sous des pseudonymes. C’est la règle avec Twitter. Rien n’a jamais été déstabilisant, ni injurieux je crois. Rien n’a jamais nécessité que l’on envisage de faire modérer, en les filtrant en amont, le flux des tweets. Ainsi j’ai reçu durant mes 6 cours (12 heures), 732 tweets, en réponse à mes 51 questions, soit 14 réponses par question et 61 réponses par heure. Comment aurai-je pu faire participer à ce niveau près de 200 personnes réunies dans un amphithéâtre ? Les étudiants qui ont twitté ont contribué ainsi à la construction de ce cours (désormais visible sur Internet sans restriction d’accès). Par exemple, lorsque vous demandez à votre auditoire quel sont les trois grands types d’alerte sanitaire, il est certain que n’étant pas dans la tête de leur professeur, les élèves vous proposent des réponses auxquelles vous n’auriez pas vous même pensé, et… qui ne sont pas fausses ! Vous êtes alors amené à ré-écrire avec eux votre cours, en temps-réel.

Les réseaux sociaux sont en train de profondément bouleverser nos rapports sociaux, mais aussi nos pratiques d’enseignement supérieur et de recherche. Il y a eu le 17 janvier dernier un article (en anglais) à ce sujet paru dans le New York Times. Il existe un fort courant contestataire chez les jeunes chercheurs aujourd’hui, toutes disciplines confondues, au niveau international. Ce mouvement, “open science“, se veut frondeur face aux pratiques conventionnelles de la science.

Que sont ces pratiques “conventionnelles” de la science ? Thomas Lin, le journaliste du New York Times vous invite à vous connecter sur la magnifique page du New England Journal of Medicine, qui célèbre cette année son 200ème anniversaire et qui présente les grandes avancées de la science sur une animation très originale : le sthétoscope en 1816, l’anesthésie en 1846, la stérilisation du matériel de chirurgie en 1867 et ainsi de suite… Depuis deux siècles, c’est ainsi que la science fonctionne : une recherche menée dans son laboratoire dont on soumet les résultats aux revues scientifiques et médicales qui les font analyser et critiquer par des pairs et qui sont alors publiés pour le plus grand bénéfice des autres chercheurs et du public. Oui, c’était le modèle d’autrefois qui perdure encore, mais pour beaucoup de scientifiques il n’y a pas de quoi célébrer aujourd’hui “un système qui reste opaque, coûteux et élitiste. Le temps pris par les pairs pour relire votre article est parfois interminable, le coût des abonnements aux revues est élevé, et l’ensemble du dispositif reste aux mains d’une poignées de gardiens du temple qui limite le flux des informations échangées” dénonce Thomas Lin.

Depuis quelques années, se développe un système alternatif d’évaluation et diffusion des résultats scientifiques. L’accès ouvert aux archives et journaux comme arXiv ou les journaux comme Public Library of Science (PLoS), ou mieux encore (car entièrement gratuite tant pour l’auteur que pour le lecteur, et financés entièrement sur fonds publics) : la revue de l’EHESP et de l’ASPHER Public Health Reviews ou le bulletin Eurosurveillance des ECDC à Stockholm. Pendant la pandémie de grippe, je me souviens que PLoS avait ouvert le bal en créant le site-blog qui est devenu une revue scientifique ouverte en ligne, gratuite aussi en écriture et en lecture (PLoS current influenza). On ne pouvait en effet pas attendre 6 mois que les revues acceptent de publier les résultats scientifiques qui devaient éclairer au plus vite les politiques publiques. Les autres grandes revues médicales (NEJM, Lancet, Jama) ont dû s’adapter en urgence, et l’ont fait pour l’occasion, avant de revenir à leurs vieilles lunes (et à leur modèle économique). Plus avant encore dans le militantisme de l’ouverture de la science, de la liberté de son expression, de la rapidité de ses échanges, les mathématiciens ont ouvert un blog collaboratif MathOverflow. En Europe, à Berlin, le site ResearchGate met en relation des scientifiques de tous horizons, ou plutôt en fonction d’horizon choisis. Ce réseau social de chercheurs employait 12 personnes il y a un an, 70 aujourd’hui, et a reçu en 2011 plus d’un million et demi de connexions. Il se veut un mélange de Facebook, Twitter et LinkedIn avec des pages de profils, des commentaires, des groupes de discussions, des offres d’emplois, des boutons d’abonnements etc…

Toutes ces initiatives montrent que le monde bouge, et celui des scientifiques avec. Plutôt conservateurs, les scientifiques bougent sans doute moins rapidement que d’autres. Leurs repères, les modalités d’avancement des carrières, l’individualisme aussi sont autant de freins à l’utilisation massive des réseaux sociaux et des échanges ouverts et libres. Les récentes actions qui ont visé à fermer les revues scientifiques aux résultats de recherches considérées comme politiquement sensibles (je veux parler des découvertes relatives au H5N1 que nous avions évoqué à Noël et qui ont connu des rebondissements récents) ne vont pas inciter les chercheurs à défendre très longtemps les modèles de nos arrières grands parents jalousement préservés depuis par toutes les générations suivantes. Oui, c’est une vraie révolution culturelle que vivent en ce moment les milieux de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans tous les domaines et tous les champs qu’ils recouvrent, y compris bien sûr celui de la santé publique.

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