Faut-il éradiquer la poliomyélite?

La poliomyélite, cette affection gravissime qui sévissait il y a encore quelques décennies dans tous les pays du monde et dont les séquelles paralytiques sont restés longtemps les stigmates persistants est en voie d’être éradiquée de la planète. Seuls trois pays au monde (le Nigéria, le Pakistan et l’Afghanistan) enregistrent une situation endémique, même si à l’heure où j’écris ces lignes, une alerte venant de Syrie pourrait compléter le tableau des difficultés rencontrées dans cette lutte acharnée contre un virus qui persiste longtemps dans l’environnement, en présence d’eau. Rarement aura-t-on eu l’impression d’être aussi près du but, puisqu’à, à ce jour, « seulement » 296 cas ont été recensés dans le monde et rapportés à l’OMS depuis le début 2013, dont 99 dans les trois pays cités. La communauté internationale a choisi d’en finir définitivement avec ce fléau, comme aux heures glorieuses de l’éradication de la variole. Et dans le domaine des maladies transmissibles, lorsque l’on se fixe un objectif, on voit bien qu’on est prêt à y mettre les moyens, puisque pas moins de 4 milliards d’euros seront consentis, d’ici 2018 pour parvenir au certificat d’éradication. Plus d’un tiers de ces fonds proviennent de la Fondation Bill et Melinda Gates.

On pourrait penser que la communauté internationale serait unie et entièrement concentrée sur l’objectif, apparemment louable de vouloir définitivement se débarrasser de la maladie, afin d’envisager de passer au chapitre suivant des problèmes de santé publique qui ne manquent pas à l’agenda de la santé globale. Mais voilà, la célèbre organisation non gouvernementale Médecins Sans Frontières aujourd’hui, à l’occasion de la journée mondiale contre la polio « dénonce l’éradication à tout prix » ( lire le papier d’Afsané Sabouhi, et les interviews audio sur le site du Nouvel Observateur, en français). On savait que la lutte contre la polio rencontraient sur le terrain de grandes difficultés, puisque plus de 30 personnels vaccinateurs ont été assassinés à ce jour, au Pakistan et au Nigéria, mais on ne savait pas l’étendue du doute et du désarroi des organisations humanitaires, qui au plus près du terrain connaissent souvent mieux que personne la situation et la perception qu’en a la population. Mais on sait qu’ils ont aussi, plus que d’autres, le nez bien enfoncé sur le guidon. Alors que penser ?

Le parallélisme  avec la course cycliste n’est pas totalement infondé, les combattants de la « dernière bataille » semblent en effet épuisés. Par exemple, Claire Magone, directrice d’études du Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires concluait une table ronde, selon les propos rapports sur le site Pourquoi Docteur du Nouvel Observateur « C’est un combat qui n’en finit plus de finir. Nous voulons faire entendre une autre voix qui s’interroge sur le coût humain, social et financier du maintien de cet objectif d’éradication absolue de la polio sans cesse réaffirmé ».

Ce que dit MSF c’est que les pays dans lesquels aujourd’hui ils interviennent pour tenter d’éradiquer la polio manquent de tout sur le plan sanitaire. Les ressources déversées sur des pays en forte insuffisance d’infrastructure sanitaire, mais ciblées que sur la lutte contre la polio semblent déraisonnable, peut-être par certains côtés obscènes aux populations démunies. Tout cela contribue à alimenter les rumeurs et la violence. Car l’ennemi (= la polio) est par définition perçu comme inexistant. A l’aube de l’éradication, il n’y a plus de cas… ou presque. A propos des femmes de villages du Nigeria, étudiés par une anthropologue américaine, Elisha Renne : « leurs enfants meurent de la rougeole ou du paludisme et elles n’ont pas accès à l’eau courante ni aux soins de base. L’insistance des autorités à vacciner, parfois même sous la contrainte, est très mal comprise et ces vaccins fournis gratuitement font peur dans un pays où il y a déjà eu des décès d’enfants suite à des essais cliniques menés par l’industrie pharmaceutique ». Le pas n’a pas été long à franchir par des groupes armés qui croient probablement viser ainsi un Occident qu’ils ne comprennent pas, en s’attaquant aux vaccinateurs, locaux le plus souvent, et qu’il faut désormais protéger pour qu’ils puissent exercer leur métier dans des conditions de sécurité satisfaisantes.

Je reprends ci-dessous les propos du Dr Hamid Jafari, directeur du programme d’éradication à l’OMS, mentionnés dans la note du Nouvel Observateur : « Doit-on renoncer ? Ces groupes violents trouveront d’autres cibles que les vaccinateurs. Renoncera-t-on demain à défendre les droits des femmes pour les mêmes raisons, je ne veux pas le croire. Il n’y a pas de retour en arrière possible, il faut en finir avec la polio ».

Alors, comment entendre les combattants exténués qui rapportent les doutes des populations depuis la ligne de front dans cette lutte mondiale contre la poliomyélite, sans pour autant baisser la garde et en finir avec la polio, comme le propose avec courage, détermination et obstination l’OMS ? L’heure est de se demander si il ne faut pas augmenter le financement international de cette campagne et utiliser une partie de ces fonds supplémentaires pour que d’autres causes de santé publique, plus visibles et plus perceptibles localement puissent en bénéficier.

Oui, en cette journée mondiale de la polio, la réponse est positive à la question que posait le titre de ce billet. Mais peut-être, y compris pour le plus grand bénéfice de l’objectif d’éradication, faut-il entendre les demandes des organisations qui sur le terrain aujourd’hui expriment leurs doutes sur la stratégie très verticale (et nécessaire) engagée jusqu’à présent et coordonnée par l’OMS. L’infrastructure déployée dans des endroits qui expriment de si grands besoins ne devrait-elle pas pouvoir profiter plus directement, à des surcoûts marginaux, aux populations qui participent aujourd’hui, pour le bien de toute l’humanité, au tout dernier effort demandé contre une maladie qui referait ses ravages si on lui entre-ouvrait seulement la porte en renonçant ou en retardant l’objectif de l’éradication ?

(Crédits photo : Islamabad, Pakistan, avril 2013, Muhammed Muheisen/AP/SIPA, via pourquoi-docteur.nouvelobs.com)

 

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