Compte-rendu de la journée d’études « L’accès aux soins des populations démunies en France et en Allemagne »

Compte-rendu de la journée d’études « L’accès aux soins des populations démunies en France et en Allemagne » du 22 janvier 2016 au Centre Marc Bloch, Friedrichstr. 191, 10117 Berlin, organisée par Jérémy Geeraert de l’IRIS (UP 13) et du Centre Marc Bloch, (Centre franco-allemand de recherches en sciences sociales) et Marjorie Gerbier-Aublanc du Ceped (Paris Descartes) et du LABERS (UBO).

 

La journée d’études a été organisée à l’initiative de Jérémy Geeraert et Marjorie Gerbier-Aublanc, tou.te.s deux membres du groupe de travail « Santé et précarité » (Réseau Santé et Société, Paris) et accueillie au sein du groupe « Action publique et circulation des savoirs » (Centre Marc Bloch). C’est dans le cadre du projet de recherche « Le social à l’hôpital au XXIe siècle. L’accès aux soins des populations démunies et sans couverture sociale en France et en Allemagne », financé par le Centre Virchow-Villermé de santé publique Paris – Berlin (Charité – Universitätsmedizin, Berlin et Sorbonne Paris Cité, Paris) et porté par Jérémy Geeraert, que ce projet à vu le jour. La journée a reçu le soutien financier du Centre Virchow-Villermé, du Centre Marc Bloch et du laboratoire IRIS.

 

L’événement a rassemblé des jeunes chercheur.se.s et des chercheur.se.s confirmé.e.s en sciences sociales travaillant sur le thème de l’accès aux soins à la fois de France et d’Allemagne pour qu’ils puissent échanger sur les thèmes émergents qui font le lien entre la santé et la précarité.

 

La journée s’est déroulée autour de trois panels dont la déclinaison a permis d’évoluer à l’intérieur du champ des sciences sociales de la santé et de la précarité, depuis une analyse macro-sociale vers l’étude du terrain : des inégalités sociales de santé à la prise en charge de la précarité en passant par l’étude de la production des politiques à destinations des plus démuni-e-s dans le système de santé.

 

La journée a commencé par une conférence introductive qui a été donnée par Heide Castañeda (Associate professor et Graduate director à l’université de South Florida), spécialiste à la fois en anthropologie et en santé publique des questions qui lient santé et migration. Elle a introduit la journée en passant en revue les trois axes de la journée et en les liant aux actuels travaux en sciences sociales. Elle a souligné, par exemple, les biais présents dans de nombreuses études épidémiologiques et de santé publique qui tentent d’expliquer les inégalités subies par les migrant.e.s dans le domaine de la santé. Ces dernières mobilisent des facteurs explicatifs basés sur les aspects culturels et comportementaux qui mettent la focale sur les facteurs individuels et masquent donc les déterminants économiques et sociaux davantage structurels. H. Castañeda a donc plaidé pour la reconnaissance dans ces analyses de la migration comme déterminant social de la santé à part entière en ce qu’elle génère une myriade de barrières dans la vie quotidienne qui se répercutent sur l’accès aux soins et à la prévention (langue, accès aux transports publics, au logement, expériences de discrimination, etc.). Elle a également partagé ses réflexions concernant la place et la catégorisation des migrants dans le système de santé en insistant sur la fonction du mérite (deservingness) et de la hiérarchisation.

 

Le premier panel, présidé par Ulrike Zeigermann (Centre Marc Bloch, Université de Munster), portant sur les inégalités sociales de santé et l’épidémiologie, a donné la parole à Peter Tinnemann (Akademie für öffentliches Gesundheitswesen, Düsseldorf / Charité – Université de médecine de Berlin, Institut de médecine sociale, d’épidémiologie et d’économie de la santé) et à Claudia Santos-Hövener du département d’épidémiologie du Robert Koch Institut. Alors que Peter Tinnemann nous a parlé de l’accueil des réfugiés et de l’état de leur prise en charge médicale en Allemagne, Claudia Santos-Hövener a exposé les premiers résultats de l’enquête participative qu’elle mène sur l’accès à la prévention contre le VIH/sida et aux tests de dépistage auprès de migrant.e.s d’origine d’Afrique sub-saharienne. Cela a été l’occasion de présenter cette méthode novatrice en épidémiologie basée sur la participation active de la population étudiée à l’élaboration du questionnaire et des thématiques abordées lors de l’enquête.

 

Le second panel a étudié les systèmes de santé en se penchant sur la fabrication des politiques publiques en matière d’accès aux soins des personnes précaires, il a été présidé par Bénédicte Laumond (Centre Marc Bloch ; Cesdip ; Université européenne Viadrina). Les présentations de Caroline Izambert (Centre de recherches historiques, EHESS) et Céline Gabarro (URMIS, Paris Diderot) ont toutes les deux portées sur la prise en charge par le système d’assurance maladie des étrangers en situation irrégulière en France. L’approche historique de Caroline Izambert a brillamment analysé les liens et tensions qui ont animé les politiques concernant la couverture maladie dans les années 1980 et au début des années 1990 entre, d’une part, une élite politique de planificateurs favorables à une exclusion des étrangers de la Sécurité sociale et, d’autre part, une élite humanitaire et associative proche du monde politique et défendant une inclusion des étrangers. Céline Gabarro a exposé, quant à elle, à l’aide d’une analyse de son enquête ethnographique finement réalisée, les rapports entre le new public management et le traitement des demandes d’Aide médicale d’État dans les Caisses d’assurance maladie, montrant qu’il induisait, selon les contextes, un traitement parfois favorable aux étrangers en situation irrégulière, parfois défavorable, mais en tout cas toujours différencié.

 

Le troisième et dernier panel a examiné de plus près la prise en charge de la précarité dans deux espaces : l’hôpital public et le secteur associatif et humanitaire, il a été présidé par Irina Mützelburg (Centre Marc Bloch ; CERI, Science Po). Insa Breyer a tout d’abord présenté les résultats d’un chapitre de sa thèse qui portait sur la prise en charge des migrant.e.s sans-papiers en France et en Allemagne en pointant les différences dans les possibilités d’accès aux soins entre les deux pays au niveau du droit. Elle a souligné par ailleurs les différences intéressantes qui existent entre les deux pays dans la définition et les perceptions du migrant en situation irrégulière. L’intervention de Janina Kehr (Centre for Medical Humanities, université de Zurich) a rapporté une partie des résultats de son excellente thèse sur la prise en charge de la tuberculose dans deux hôpitaux (un français et un allemand). Elle a dégagé deux modèles idéaux-typiques de prise en charge, un basé sur la médecine moderne (médecine du futur) et donc peu intéressé par la tuberculose (maladie d’autrefois), ni par ses malades et un modèle de la médecine critique qui s’intéresse à une prise en charge alternative qui prend en compte les dimensions de la vie sociale du patient. Marjorie Gerbier-Aublanc a également présenté des résultats d’une enquête ethnographique portant sur la prise en charge par des associations communautaires de femmes migrantes vivant avec le VIH. Comme dans l’intervention de Janina Kehr, il a été question ici de montrer des modes de prise en charge innovants qui englobent les différents aspects de la vie sociale, culturelle, administrative de la patiente. Mais Marjorie Gerbier-Aublanc, à l’aide d’une fine analyse critique mobilisant les théories du care, a également mis en évidence que la délégation des dimensions sociales de la prise en charge en santé à des femmes migrantes dans un contexte associatif aux conditions de travail précaires reproduit des inégalités de genres et raciales.

 

Enfin, la journée s’est terminée par une discussion stimulante concernant la catégorie de l’étranger malade qui a été abordée par Jérémy Geeraert lors de sa synthèse de la journée.

 

> Télécharger le programme de la manifestation 

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